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02/11/2017 - Presse
D’Emmaüs aux beaux quartiers parisiens, comment Jean-Michel sort de la rue

Après des années de galère, le SDF a raccroché les wagons un à un jusqu’à obtenir l’an dernier un CDI dans un cabinet d’expert-comptable de l’avenue Haussmann.

Métro ligne 7, descendre à la station Riquet (XIXe), prendre la rue du même nom, pénétrer dans l’immense bric-à-brac d’Emmaüs Défi. Ce trajet, Jean-Michel Cornette, 60 ans, l’a fait tous les jours pendant quatre ans comme on remonte une pente. Il l’empruntera de nouveau ce mardi soir, à l’occasion du dixième anniversaire de l’association de lutte contre la grande exclusion, mais pour raconter son parcours d’ancien salarié d’insertion chez Emmaüs Défi. Raconter comment après des années de galère, lui, le SDF, a raccroché les wagons un à un jusqu’à obtenir l’an dernier un CDI dans un cabinet d’expert-comptable de l’avenue Haussmann (VIIIe).

« Mon parcours ? Oh, c’est tout simple » explique doucement le sexagénaire pour égrener une histoire évidemment très compliquée. Celle d’un ancien responsable comptable et contrôleur de gestion, marié, deux enfants, dont l’entreprise part sans lui s’installer dans le sud. « J’ai pas retrouvé de boulot, j’ai commencé à déconner sérieusement, raconte-t-il. On a fini par divorcer. Et le 19 mai 1995, le jour de mon anniversaire, j’ai quitté le domicile conjugal ». Le reste, la rue, est évoqué en pointillé, par bribes. Les nuits à marcher sur les Maréchaux, les matinées à dormir sur les banquettes des trains de banlieue, une nouvelle perte d’emploi en 2002, une expulsion en 2006…

Et puis, en mai 2012, vient enfin l’éclaircie sous la forme d’un coup de fil d’Emmaüs Défi : « Vous seriez intéressé par un chantier d’insertion ? ». « J’ai tout de suite dit oui, se souvient Jean-Michel. Parce que ça m’obligeait à me lever à 6 h 30, à sortir de ma chambre d’hôtel, à ne plus me laisser aller. Quand on est inactif, on devient addict à certaines choses… ». 26 heures par semaine, il enfile son blouson siglé Emmaüs Défi. A la boutique de fripes du Centquatre puis au service électronique, aux jouets aux livres… « C’est une grande chance : tous les jours je rencontrais des gens formidables, je discutais… » A Emmaüs Défi, on le convainc aussi de soigner sa dentition, lui qui n’était pas aller chez le dentiste depuis l’âge de 18 ans. « Ça devenait un vrai problème… Si seulement j’avais fait ça quinze ans plus tôt ».

L’autre coup de chance survient début 2015 lorsque l’associé d’un cabinet d’expertise comptable passe une tête rue Riquet après avoir lu un article dans le journal et demande si à tout hasard, il n’y a pas un comptable parmi les salariés en insertion. « Oh oui, on en a un ! » lui répond le directeur Rémi Tricart. Une mise à l’épreuve débute pour l’ex-sans abri : un mois d’immersion dans l’entreprise au terme duquel on lui demande de soigner son addiction à l’alcool, un CDD de deux mois à mi-temps aux services généraux puis un CDD de six mois comme comptable. « Fin juillet 2016, je suis passé en CDI, rayonne l’ex-chômeur. J’avais tellement envie de ce boulot ».

Mais le salarié a à peine le temps de se faire à son nouveau bureau, à ses sympathiques et jeunes collègues, à sa paye de 1 500 € qu’un drame survient. Sa compagne Sabrina décède à 58 ans. En août, il est expulsé de la pension de famille où il vivait depuis cinq ans. « Mais je ne suis pas retombé dans mes travers, prévient-il. Le boulot m’a tenu debout ». En cette rentrée, Jean-Michel cherche un logement pour poser son sac à dos, retrouver ses affaires et surtout son chat, Boubou, qu’une de ses collègues héberge en attendant.

Jean-Michel se sait fragile, « espère pouvoir tenir le coup pendant les quatre ans qu’il (lui) reste à travailler » confie-t-il. Mais reprend volontiers le chemin de la rue Riquet, pour raconter son histoire aux salariés en insertion d’Emmaüs Défi. Dire cette chance extraordinaire qu’on soit venu le chercher mais aussi sa volonté – « que j’écris avec un grand V » – de sortir de la rue. « Quand je les vois, je leur dis : regardez, j’ai fait l’effort, vous pouvez tous le faire ».

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